Des usagers du RMI

Des usagers du RMI

Published on février 28, 2001 at Critiques sociales


intention première de ce documentaire (1999)

En tant qu’usager, je vais narrer mon parcours, qui n’apparaîtra dans le travail que je me propose de faire qu’au second degré puisque je ne peux me filmer moi-même et que ce parcours est passé dans le temps. Présent dans ma mémoire, il me permet de comprendre la réalité que je me propose de montrer sans aucune distance. Bien que je ne m’identifie pas comme ère et miste, avec ce documentaire que je souhaite faire je réalise ainsi que je le suis. Les èrémistes sont un mystère ?

Les usagers du RMI sont des créateurs d’emplois.

Ayant participé à des documentaires sur les sans-logis et les sans-papiers et n’ayant jamais été sans-logis ni sans papiers, ce travail consistait à faire témoigner les protagonistes pour faire comprendre aux spectateurs qu’ils ne voulaient plus l’être.

INTRODUCTION

Les travailleurs sociaux créés par les usagers du système semblent satisfaits de leur Etat et veulent continuer à l’être. Quand vous entrez dans un bureau de la CAF, quand l’agent de contrôle vient chez vous, chacun des protagonistes peut être alternativement à gauche, à droite, au nord, au sud, à l’est ou complètement à l’ouest. Chacun présente, jongle et joue avec des images différentes vis-à-vis de l’autre. Le documentaire peut montrer tout ceci, et alors, peut-être, au final, il pourra faire ressentir que la réalité de la vie, la dignité, elles sont au centre. Si l’on ne veut pas voir ce centre, le mariage du coeur et de l’intellect, de l’émotion et de l’organisation, tout n’est que rapports de forces, contrôle et vaine agitation. Le documentaire propose donc de lire la convergence de ces moyens d’existence. On verra différentes personnes qui parcourent les méandres des revenus, d’un côté ou de l’autre côté de la barrière artificielle. Comme si c’était le parcours d’une seule et même personne. Il n’y a pas de différences fondamentales entre des réunions des services sociaux ou des réunions d’Agir ensemble Contre le chômage (AC) par exemple. C’est ce que dit Jean-Yves Cottin du Comité des Sans- Logis : « Les gens nous prennent pour un service social ! » C’est un service social, l’endroit est plus crasseux et moins froid qu’à la mairie et les pauvres ont donc l’impression que l’on pourra mieux les comprendre. Les enjeux sont différents, certains sont payés d’autres non. Un type de conditionnement contre un autre.
On verra l’individu X ou Y, les personnes B et L, la CAF, AC, la DDASS, l’APEIS : l’interrelation des intitulés et des lettres dans le grand alphabet.

Certains agents de contrôle s’échinent à faire sortir des gens des mauvaises statistiques. Des exclus qui ne sont pas encore détruits s’ingénient à entrer dans les statistiques. On sait aujourd’hui que l’État fait son possible pour qu’il n’y ait pas plus d’un million de érèmistes recensés. Plus d’un million, ça fait désordre. Ce n’est pas digne d’un pays riche. L’État défend son image à travers des chiffres. Faut-il lui opposer d’autres chiffres ? Rien que dans le Nord-Pas-de-Calais Le secours populaire qui distribue vêtements et bons d’alimentation au cas par cas a recensé 800 000 personnes qui vivent avec 2 500 F par mois. D’autres agents de contrôle essaient d’être réellement humains tout en restant dans leur cadre.

D’où vient l’idée de ce documentaire ?

En fin d’ASSEDIC spectacle, je suis bénéficiaire du RMI depuis juillet 1997. Mi-novembre 1997, je rencontre un jeune marseillais qui cherche désespérément un logement à Paris et je n’ai pas un sou devant moi. Tout est au point mort, mais pas tout à fait. J’arrive à me faire prêter une petite caméra digitale JVC. JVC, JVC : c’est j’y vais. Je pars en Inde pour filmer un sujet sur les pratiques spirituelles. Ma soeur me prête les 3 500 F du voyage aller-retour, je sous-loue au Marseillais mon studio 3000 F par mois en lui demandant de me payer deux mois d’avance et de régler directement l’EDF. Garder son logement c’est vital, c’est la base. On peut aussi l’échanger contre un autre logement dans une autre ville de France ou d’Europe, pour explorer d’autres gisements de revenus. C’est une pratique qui se généralise. Une flexipossibilité. Durant mon séjour, un agent de contrôle de la CAF est venu chez moi. Il a trouvé mon sous-locataire qui lui a dit que j’étais parti en Inde. La CAF a donc coupé les vivres à partir du 1er février 1998. Dans mon courrier, j’avais une carte postale de la Caisse d’allocations familiales signée par l’agent de contrôle Françoise Moutarlier qui me priait de téléphoner à son bureau pour que je puisse obtenir un rendez-vous afin de lui présenter mon passeport et « sans manifestation de votre part, vos droits seront suspendus depuis la date d’ouverture et une créance sera édictée ». Durant les quatre jours suivants je téléphonai une cinquantaine de fois, mais c’était toujours occupé. Je cherchais donc par Minitel d’autres coordonnées.

Des usagers du RMI (entretien)
envoyé par catharsisprod. – L’info internationale vidéo.
Les renseignements m’indiquaient une dizaine de Moutarlier en région parisienne. Je téléphonai à celui qui était le plus près de la CAF du 13 ème arrondissement, même si le prénom était masculin.

- Allô Françoise ?
- Oui !
- Vous êtes bien un agent de la CAF ?
- Oui !
- Qu’est-ce que vous faîtes chez vous à quatre heures de l’après-midi un lundi ?
- Ah, c’est Jean-Pierre ?
- Non, c’est Alain Dussort, matricule 2435227 V. Ne pouvant vous joindre à votre bureau, pouvez-vous me fixez un rendez-vous maintenant ?
- Mais je ne travaille pas ! etc. Elle me dit alors de l’appeler le mercredi suivant entre 14H et 14H 45. Je lui répondais que j’espérai la joindre sinon elle aurait à nouveau de mes nouvelles. Le mercredi suivant à l’heure dite, elle répondit et me fixa un rendez-vous chez moi pour le mercredi suivant.
Entre temps, je recevai une lettre de la CAF qui stipulait que « j’avais menacé un agent de contrôle à son domicile et que j’étais passible de poursuites pénales en cas de récidive »

. Est-ce -à-dire que l’on menace le système quand on donne de ses nouvelles ? J’expliquai à Françoise que je ne savais pas qu’on n’avait pas le droit de sous-louer son logement pour une courte période quand on avait l’Allocation Personnalisé au Logement. Je lui montrai le règlement du RMI qui stipule que le bénéficiaire peut partir trois mois à l’étranger durant l’année civile. Je lui fis comprendre que n’ayant pas vendu les images que j’avais tournées en Inde, j’étais toujours sans revenu. Qu’en restant ici, j’aurai survécu comme un légume, alors que là je construisais un nouveau projet d’après mes qualifications qui n’avait pas coûté un sou de plus à l’État et qu’en prime j’avais rendu service à un jeune précaire. Elle me fit signer un papier reconnaissant que j’avais sous-loué mon studio durant trois mois et demanda que ma soeur lui envoie un papier comme quoi elle avait payé mon trajet en avion. J’empruntai ensuite à un autre ami garanti de quoi payer mon loyer et survivre un tantinet. Quand on vous supprime les minima sociaux, on peut faire un recours et on attend la réponse entre trois et six mois. Entre temps, si vous êtes toujours vivant et joignable, les contrôleurs vous font remarquer justement que si vous êtes encore vivant sans RMI c’est que vous avez d’autres sources de

revenus. C’est arrivé plusieurs fois à d’autres personnes. Les travailleurs du social savent tous qu’on ne peut pas survivre avec les minima sociaux. A ceux qui avouent faire la manche la plupart du temps et recueillir entre 500 et mille francs par mois, la CAF leur supprime entre 500 et mille francs par mois. L’association AC connaît plusieurs cas de ce type. La commission de recours, cette magistrature sociale comme l’appelle le sociologue Rosenvallon, peut vous recevoir en personne pour juger votre cas. Dans cette salle, des panneaux indiquent en gros : « En cas de problème appelez le commissariat », le numéro de téléphone suit. Évidemment, l’information n’est pas pour la commission, c’est pour dissuader les révoltés du Bounty. Le mot anglais bounty signifie bonté. Un mois plus tard, je prenais rendez-vous avec l’assistante sociale, madame Rio. Le jour dit, la musique de Brazil dans la tête, Madame Rio m’indique qu’ayant téléphoné à la CAF celle-ci compte me réclamer 30 000 F d’arriérés de RMI et d’APL et que je suis rayé des services sociaux à vie. Il est donc inutile que je me réinscrive au RMI. J’écrivis alors à la commission du recours que si je n’étais pas rapidement entendu, j’étais prêt à m’enchaîner avec des menottes à un agent de la CAF afin de matérialiser une situation absurde. Après six mois et après plusieurs appels, la commission de recours n’avait pas programmé mon cas. C’est alors qu’en mal d’objectif, une cinquantaine de chômeurs d’AC occupèrent avec moi le centre secret de décision du RMI, rue du Louvre, uniquement pour que je passe en commission. Deux jours plus tard, je passai devant la commission (20 personnes) et celle-ci me rétablissait dans mes droits avec versement rétroactif des RMI suspendus.

La population concernée

Dans la tranche 25 /45 ans, on trouve énormément d’artistes, journalistes occasionnels , créateurs de fanzine éphémères, membres d’associations ou de radios libres, parmi ceux-ci il y a ceux qui restent au RMI et ceux qui en sortent rapidement. La plupart arrivent à avoir des compléments de revenus en vendant de temps à autres le fruit de leur travail à des particuliers et/ou en effectuant des services de garde d’enfant, de cuisine, d’assistance technique sur toutes sortes de machines (ordinateurs, télévisions, magnétoscopes, etc.) :
- Ceux qui sont complètement assistés, en général d’un niveau culturel très moyen.
- Ceux qui mixtent un peu d’intérim manutentionnaire et leur but créatif (théâtre, vidéo, écriture, peinture).
- Ceux qui militent dans des associations d’entraide ce qui leur permet quelquefois de manger « gratuitement ».

TRAITEMENT

Un dossier sur le sujet m’a permi d’obtenir de la SCAM la bourse « Brouillon d’un rêve » et une aide à l’écriture de 20 000 F. Cette aide m’a permis de faire un travail de contacts et de recherches. J’ai également assité à plusieurs contrôles en tant que témoin.

Je souhaite filmer des visites domiciliaires en caméra cachée puis en caméra publique. Du point de vue du visité (la caméra est dans le lieu) , du point de vue du visitant (la caméra entre dans le lieu). Regards croisés du contrôleur et du contrôlé …

J’ai un fichier de personnes percevant le RMI dans de nombreux arrondissements de Paris, ainsi qu’en banlieue parisienne comme à Evry, ou en Province comme Lille, Rennes, à Laval et Le Mans où ma soeur vit depuis 7 ans…

J’ai également rencontré des responsables de la CAF qui sont d’accord pour être filmés lors de contrôle domiciliaire dans la mesure où, contrairement à certains de leurs collègues, ils n’outrepassent pas leur pouvoir de contrôle. Ce travail m’a permis de découvrir une sorte de réseaux de travailleurs sociaux qui réfléchissent ensemble pour améliorer leur travail d’entraide et d’insertion des personnes qu’ils contrôlent. Dans le sens, où ils se rendent bien compte d’une considérable perte d’énergie des deux côtés de la barrière du contrôle pour mettre en relief une coopération qui fait défaut pour le moment.

Un contrôleur de la CAF qui est d’accord pour que je le filme en situation de contrôle raconte :  »
Le RMi c’est un serpent de mer, on ne pourra jamais le supprimer.

La plupart de mes « clients » on des petits boulots non-déclarés, le RMI et l’allocation logement leurs permettent uniquement de payer leur logement et leurs charges : ce n’est pas un revenu d’insertion, c’est un revenu de logement. Nombre de mes clients me disent voler dans les magasins, jouer aux courses ou dealer pour manger et se vêtir. A la CAF nous avons en réel la baisse de la courbe des demandeurs d’emploi et la hausse de la courbe des bénéficiaires du RMI qui est proportionnelle. Et le gouvernement est content. »

Cet homme aime pourtant son travail : « En étant sur le terrain, je rencontre des gens très divers, mais comme pour eux je représente l’État qu’ils reçoivent chez eux, je dois peser la moindre de mes paroles. Et je dois faire très attention aux femmes seules qui exercent leur séduction pour que j’arrange leur dossier ! »

Les Usagers du RMI ne sera pas un documentaire pour faire plaisir aux associations de chômeurs qui demandent l’augmentation des minima sociaux, ni pour valoriser le rôle des services sociaux. Il sera disons entre les deux : une lecture horizontale entre les organisations verticales qui privilégient le contrôle ou l’augmentation du revenu , et la coopération. Dans la coopération on trouve un contrôle simultané.

A priori sans commentaire, je construirais le film avec des oppositions de point de vues. Le contrôleur un peu sadique exprime très bien sa personnalité et son pouvoir face au contrôlé, celui qui est plus humain également. Dans ces huis-clos où l’État se trouve dans le privé du privé, le domicile, les paroles sont limpides. La personnalité des contrôlés se voient aussi assez clairement. Ayant déjà assisté à plusieurs contrôles, j’ai remarqué néanmoins que la plupart des intervenants changeaient d’expression après le départ du domicile, ce qui est très net sur le visage : c’est ces changements que je veux faire ressortir à l’image. Que restera-t-il de mes intentions alors qu’à l’évidence je vais devoir cacher ma caméra pour documenter ces échanges ?

Octobre 1999, Alain Dussort.

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