La révolte des autonomes

La révolte des autonomes

Publié le juin 13, 2006 dans Critiques sociales

Un projet de documentaire qui n’a pu voir le jour pour le moment.
des ouvriers autonomes L’Institut national de l’audiovisuel demande un accord d’une chaîne pour mettre à disposition ses archives (notamment du 20 H), mais non il n’y a pas de censure en France.

Prologue

Parmi la génération des vingt trente ans qui se revendiquent aujourd’hui de « l’autonomie » peu connaissent l’histoire du mouvement autonome qui a défrayé la chronique avant l’ère Mitterrand et qui a été très peu documenté. Tout au plus quelques grandes lignes qui constituent une sorte de « contre culture » de la révolte trop souvent assimilée au catastrophique groupuscule « Action directe ». Les « autonomes » d’aujourd’hui sont plus préoccupés par la construction réelle de leur autonomie. On en trouve beaucoup dans le monde rural, le plus souvent en réseau, s’occupant de construire leur habitat avec des matériaux naturels, de produire leur alimentation tout en essayant de trouver des énergies alternatives. Ils tentent ainsi de « se construire eux mêmes » .
1975
L’extrême gauche est en crise. Dissolution de la « Gauche prolétarienne » maoïste et de son journal La Cause du peuple. En 1976, des assemblées générales à Jussieu réunissent des centaines de militants qui veulent poursuivre le combat, auxquels s’ajoute une nouvelle génération d’étudiants pauvres et de chômeurs. L’émergence du mouvement des radios libres, de revues comme Camarades, Matin d’un blues, l’ouvertures de squatts politiques créent des pôles de « recomposition du mouvement ». S’organiser pour satisfaire ses besoins quotidiens sur l’habitat, les transports, la nourriture et les loisirs entraînent autant d’ « auto-réductions », c’est-à-dire le non paiement. Pour ces personnes, les luttes urbaines se font sur le terrain social, pour soi-même et pour l’expression d’une révolte qui prend de multiples visages (comme le montre la chronologie qui suit).

L’expression politique de cette mouvance justifie son existence en expliquant que l’automatisation de la production entraîne forcément un chômage de masse qui ne pourra que s’amplifier. L’Etat devra alors redistribuer un revenu garanti à chaque individu pour qu’il puisse choisir librement ses activités. Ce revenu garanti entraînera de fait une hausse des salaires provenant du travail aliéné. Cela ne pourra advenir que par une lutte sans merci avec l’Etat. En attendant cette démocratie sociale, les autonomes prendront l’argent là où il se trouve : dans les banques. Toutes les actions qu’ils médiatisent en utilisant le plus souvent la violence sont faîtes pour donner des orientations afin que quiconque s’y reconnaissant crée son groupe autonome selon ses affinités.

Il y aura donc un mouvement organisé et un mouvement diffus.

Une enquête réalisée en octobre 1979 par la revue Les dossiers de l’étudiant (cité par Laurent Greilsamer dans « Les autonomes de l’An III », Le Monde du 16/10/79) indique que 0,9% de la population scolarisée après le baccalauréat se déclare autonome (soit 9 778 personnes), 13,1% sympathisants (soit 136 428 personnes) 30% indifférents, 33,8% en désaccord, alors que 22,3% ignorent tout de ce qu’ils représentent. 24,5% des étudiants estiment qu’il est normal de « piquer de la nourriture dans un grand magasin », 8% de « braquer une banque » 28,8% de ne pas payer ses impôts, 64,1% de refuser de faire son service militaire et enfin 6,7% qu’il est « normal » de casser une vitrine.

Note d’intention du réalisateur

J’ai côtoyé le mouvement autonome parisien, notamment en participant au « Collectif de défense militante » qui s’occupait de la défense des autonomes emprisonnés, j’ai ensuite collaboré au magazine Gueule (ex La Gueule Ouverte). Il s’agit de faire un documentaire historique se servant du principe de la chronologie, en sollicitant l’INA pour les archives télévisuelles et les agences de presse pour les photos.
Trois intellectuels reconnus s’exprimeront sur le sujet :

Yann Moulier-Boutang, professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et directeur de publication de la revue Multitudes analysera la dernière révolte des banlieues.

Antonio Negri, philosophe, (L’Anomalie sauvage : puissance et pouvoir chez Spinoza PUF 1982, Le pouvoir constituant : essai sur les alternatives de la modernité PUF 1997) dernier ouvrage paru en collaboration avec Michael Hardt Empire (Harvard University Press, Exils, 10/18) (600 000 exemplaires vendus) développera son point de vue sur la notion de forces sociales constituantes d’une alternative à la machine capitalistique.

Bernard Nadoulek, fondateur du journal Matin d’un Blues en 1977, dernier ouvrage paru L’épopée des civilisations (Eyrolles 2005) s’exprimera sur l’emploi de la violence (de la part du pouvoir et/ou du « contre pouvoir » comme forme de non résolution des problèmes sociétaux

Un certain nombre de protagonistes de ce mouvement seront interviewés sur cette époque. Ils sont aujourd’hui directeur de radio associative, professeur, infographiste, écrivain, journaliste, vidéaste, animateur d’association de lutte contre le chômage, travailleur précaire, artiste. En épilogue de ce film, ils s’exprimeront également sur les questions posées à l’époque qui ne sont toujours pas résolues à ce jour.

Dans les balbutiements des radios pirates, une coordination se crée « l’Association pour la libération des ondes (ALO) ». « Le point de vue de l’autonomie sur cette question des moyens de communication de masse est que cent fleurs s’épanouissent, que cent radios transmettent.. » (La révolution moléculaire. Félix Guattari)

Fin 76 debut 1977 : à la faculté de Tolbiac, des inorganisés se baptisent « collectif étudiants autonomes », après le détournement du réseau de haut-parleurs baptisé « Radio Tolbiac en Lutte, RTL » qui dénoncent notamment les restaurants universitaires « trop chers et pas bons » « une soixantaine d’entre eux s’emparent de deux cent repas à Censier pour les distribuer. Une bombe ? Vingt minutes plus tard, un millier de repas est donné à Jussieu…. L’idée fait boule de neige : des commandos de la gratuité fleurissent alors à la pitié Salpétrière, à Villetaneuse, à Strasbourg et à Aix-en-Provence » ( « La galaxie des autonomes », Le Monde du 25/01/78)
Mars 1977 : au siège de la BNP, une grève est lancée au centre de traitement informatique par un collectif autonome qui opère au sein de la CFDT, un an plus tard, la confédération « lassée », suspendra provisoirement sa section BNP.
23 mars 1977 : assassinat de Jean Antoine Tramoni par « Les Noyaux Armés pour l’Autonomie Populaire ». Tramoni était le meurtrier en 1972 de Pierre Overney, militant maoïste chez Renault.
31 juillet 1977 : Malville la manifestation préparée depuis des mois s’annonce comme un événement significatif. L’extrême gauche et la coordination des comités Malville souhaitent « une manifestation non-violente-offensive », la majorité des opposants à la construction du surgénérateur espèrent qu’une grande manifestation pacifique suffira à faire reculer le projet, alors que les divers groupes de la mouvance autonome et libertaire ne croient qu’à l’affrontement avec la police pour au moins signifier leur opposition radicale. Les médias avaient préparées l’opinion en annonçant l’arrivée de groupes autonomes étrangers réputés violents. Les CRS purent ainsi tirer des grenades offensives sur les manifestants : un mort, deux amputations et cinquante mille manifestants trempés par une pluie battante. Libération avec Claire Brière pouvait alors écrire : « L’heure du Peace and Love écologique contre le nucléaire c’est fini ».
23 octobre 1977 : occupation de Libération par plus d’une centaine d’autonomes qui exigeait la parution d’un quatre pages dans le journal pour expliquer leur vision de l’affaire Baader que Libération avait censurer selon eux. L’assemblée parisienne des groupes autonomes déclare à cette occasion : « Cette occupation signifie clairement a toutes les puissances de ce monde de Paris à Moscou en passant par Pékin et Rome, qu’elle se donnera tous les moyens pour favoriser le mouvement prolétarien écrasé en France en 68 par les bureaucrates syndicaux et gauchistes ».
19 novembre 1977 : manifestation contre l’extradition de Klaus Croissant, l’avocat de Baader. Des centaines d’autonomes font dégénérer le cortège, cassent des vitrines, s’affrontent avec les CRS notamment aux cris de « Libérez Croissant, extradez Krivine »
24 novembre 1977 : au petit matin la police expulse les occupants des squatts de la rue Vercingétorix, de la rue de l’Ouest, de la rue du Château et du passage de Vanves dans le 14ème à Paris alors que le Conseil de Paris venait de « suspendre les expulsions jusqu’au 31 mars 1978 ». Le soir, une manifestation d’un millier de personnes revendiquent « le droit de vivre dans le 14 ème » . Vers 20 H, des groupes autonomes attaquent les CRS avec des cocktails molotovs, des petites barricades sont dressées afin de revenir dans les immeubles évacués. Les locaux de la SEMIREP (Société de rénovation du secteur Plaisance) sont incendiés.(Le Monde du 26/01.78)
En province
24 décembre 1977, Grenoble : au cours d’une manifestation pour la libération de Joël Larrive et Patrick Bunoz, accusés d’avoir voulu faire sauter la clôture entourant la centrale nucléaire en construction à Malville, une vingtaine de personnes du groupe « Tornade blanche » détruisent les marchandises des « Dames de France » à l’eau de Javel. Parmi eux, Jeanne, 28 ans, institutrice durant deux ans : « J ‘ai l’impression que la marchandise m’a toujours étouffé : j’en veux pas… » (Libération 17/01/78).

22 janvier 78 : Week-end contre l’Europe des polices à l’université de Strasbourg : les trois présidents d’université communiquent : « Il n’est pas question que les facultés strasbourgeoises hébergent les participants à ce rassemblement ». Le rassemblement est interdit. Le veille, FR3 région mettait en garde la population contre la venue de « deux mille étrangers, armés et casqués » un commerçant ironisera : « Ce serait la première fois que les barbares viennent de l’Ouest ». Le rassemblement sera empêché par un quadrillage policier sans précédent.

20 février 1978 : José Tronelle, qui devait être jugé pour détention d’armes, d’explosifs et de faux papiers avec trois autres personnes, est retrouvé mort dans sa cellule de la Santé. Trois semaines plus tard des groupes autonomes brisent une centaine de vitrines rue La Fayette (32 selon la police) et incendient Le Paradis Latin.(Libération du 01/03/78)

8 mars 1978 : 300 femmes font une manifestation rue Saint-Denis en saccageant les sex shops et incendient un cinéma porno.(Libération du 10/03/78)
6 avril 1978 : manifestation contre la marée noire en Bretagne, dix mille personnes défilent en scandant : « Mazoutés aujourd’hui, radioactifs demain » et « Une pelle, un sceau pour d’Ornano » les autonomes s’affrontent aux CRS omniprésents.(Libération du 07/04/78)
1er mai 78 : Un cortège de cinq mille troskystes en queue de cortège est chargé par les CRS : des groupes autonomes, après avoir fait des mini barricades, cassés des vitrines et opérés des affrontements sporadiques avec la police et le service d’ordre CGT, se replient de part et d’autre du cortège gauchiste. Ce qui fera écrire à J.F. Vilar dans Rouge : « Avec ces individus-là, il y a plus qu’une divergence : un fossé de classe. » De leur côté, les autonomes trouveront le slogan : « Cours camarade, les autonomes sont derrière toi ! » 83 magasins ont été en partie pillés, des affrontements ont eu lieu dans un rayon de deux km autour de la Bastille : 45 interpellations dont huit déférés en justice. Aucun ne se déclare autonome. Certains sont de la CGT ont leur reproche des jets de canettes et des violences sur les CRS, un autre à un casier chargé de « violences à agents » etc.
En province
20 mai 78, Coutances (Manche) : Des élèves du Lycée agricole inondent les salles de cours et d’administration à l’aide de huit lances à incendie, après avoir écrit en gros « No future » dans le hall d’entrée. Ils protestaient contre le renvoi de quatre des leurs pour « non motivation ». Les enseignants communiqueront : « Dans les CET de la Manche, on fabrique des tourneurs qu’on sait sans débouchés, dans les lycées agricoles on fabrique des chefs d ‘exploitations compétitifs quand il n’y a plus aucune ferme disponible ». (Libération du 20/05/78)
15 juin 78, Metz : la moitié des 1800 parcmètres de la ville sont neutralisés au Syntofer (Le Matin)

25 mai 78 : Manifestation autonome contre la coupe du monde : « Pas de foot-ball en Argentine, Videla assassin, offensive et autonomie, CRS-SS enculés » quatre cents manifestants casqués et cagoulés quittent la faculté de Jussieu, après avoir joués au chat et à la sourie avec les CRS, ils attaquent la faculté de droit d’Assas avec un nombre impressionnant de molotovs en brisant les barrières de sécurité. Le « Lefac » (rebaptisé Lefaf) un café fréquenté par l’extrême droite est également incendié alors qu’un hélicoptère de la gendarmerie survole le cortège. L’hôtel Lutetia (QG de la Kommandantur durant la guerre) est saccagé en devanture alors que certains attaquent l’avant-garde des CRS, un car brûle, les policiers reculent. Les policiers arrivent en nombre après la dispersion : aucune interpellation (Libération du 26/05/78).
24 juin 78 : meeting de l’Eurodroite à la Mutualité (FN, MSI, Fuerza nueva) : plusieurs jours auparavant une réunion large exclue les autonomes d’une future manifestation de protestation. Des groupes autonomes organisent alors une série d’action : incendie de l’ambassade d’Equateur pour rappeler la sanglante répression des grévistes d’une sucrerie dans ce pays, attaque du siège d’une police privée appartenant à un membre du PFN, le FAF (Front Autonome Anti-fasciste) détruisait les locaux de « Jeune-nation-solidarité » puis brûlait le café Cambridge, fréquenté par l’extrême droite ; le lendemain La librairie Française d’extrême droite brûlait, de multiples agressions de vendeurs de journaux d’extrême droite s’effectuaient dans plusieurs quartiers les jours suivants …(Libération du 26/06/78).

14 novembre 78 : Faculté de Tolbiac, une assemblée générale de lycéens et étudiants autonomes est interrompue par la police, la plupart seront gardés au fort de Vincennes « pour vérification d’identité ». Le lendemain, charge de CRS dans la faculté : on souhaite en haut lieu vider la faculté de ses autonomes, ce qui entraînera trois semaines de grèves, de manifestations et d’affrontements avec la police.(Libération du 16/11/78)
En province
19 novembre 78, Caen : la police charge une manifestation intersyndicale, faisant plusieurs blessés graves, Pierre Nicole, ouvrier électricien CFDT perdait un œil. Deux jours plus tard, une manifestation de protestation composés de gros bataillons d’ouvriers métallurgistes saccage le centre ville avec des boulons : une centaine de vitrines brisées, cinq cents carreaux, des dizaines de parcmètres hors d’usage. La ville en état de choc attribue la casse « aux autonomes parisiens » qui n’étaient pas là.(Libération du 30/11/78)
15 décembre 78, Toulouse : L’Omeifra, agence de travail temporaire, reçoit la visite d’une dizaine de bûcherons qui briseront tout le mobilier à la hache, casseront la vitrine et incendieront la voiture du directeur, laissant l’inscription : « Le parti du refus du travail vous dit merde » (Libération du 15/12/78)

Décembre 78 : des groupes autonomes organisent des actions contre « la hausse des prix et pour la gratuité » : une action invalidera au syntofer 170 composteurs de billets dans le métro ; une autre revendiquera la destruction partielle d’un millier de parcmètres.

13 janvier 1979 : ce samedi à 17H, au pas de charge, rue Saint-Lazare quelques dizaines d’autonomes incendient agences d’interim, Banques, cinéma porno et perception des impôts, des vitrines de magasins sont brisées, certains badauds en profiteront pour faire leurs courses à l’œil. Les autonomes scandent : « Contre le chômage et la vie chère : vols, pillages et sa bo tages ! » Un communiqué des Brigades Autonomes Révolutionnaires (BAR) revendiquera cette manifestation : « Dans notre lutte totale contre tous les facteurs, vecteurs, et les responsables de la hausse vertigineuse des prix et de la récupération scélérate par les impôts directs et indirects de nos maigrelets revenus ; contre ce vol à l’échelle étatique des fruits de notre force de travail, les BAR revendiquent ces attentats commis contre tous les tenants et les aboutissants de la hargne capitaliste… On ne veut pas être avalé par le quotidien et être recraché ensuite comme un noyau de cerise. S’ils veulent nous gober qu’ils attrapent une bonne chiasse. » Quatre autonomes étudiants seront arrêtés par la police et un groupe d’une vingtaine de militants du Parti des Forces Nouvelles qui vendaient leur presse devant les Galeries Lafayette.
Le soir même Alain Peyrefitte annonce à la télévision : « l’application de toute la rigueur de la loi qui est sévère », Raymond Barre interviendra également en voyant là : « un symptôme de décomposition sociale » ; et Valérie Giscard d’Estaing réclamera : « La plus grande fermeté contre les quatre inculpés de Saint-Lazare ! ». Le PCF dénoncera l’action de « bandes d’extrêmes droites manipulés par la police »
Jacques, un des participants au raid de Saint-Lazare, expliquera à Bernard Guetta du Nouvel Observateur : « Nous sommes prêts à continuer notre action qui n’est pas seulement violente. On parle de nous après un coup comme Saint-Lazare, mais on ne dit rien lorsque nous mettons hors d’état de nuire en deux heures quinze cent parcmètres ou lorsque nous neutralisons plusieurs centaines de poinçonneuses automatiques dans le métro, et luttons ainsi, directement et efficacement, pour la gratuité de tous les transports, individuels ou en commun. On ne parle pas non plus de nous quand nous défendons l’esthétique de notre environnement en faisant disparaître près de deux cents panneaux publicitaires Decaux à Paris et en province… »
17 janvier 1979 : La brigade criminelle arrête 17 personnes sur leur lieu de travail ou dans des squatts : trois d’entre elles seront inculpées pour le braquage avec prise d’otages de la BNP au Thiais du 23 décembre 1978. Un tract retrouvé dans un squatt assure : « L’enjeu n’est pas l’écrasement ou non du mouvement autonome mais bel et bien : la classe ouvrière acceptera-t-elle sans riposter la restructuration capitaliste au prix d’incroyables attaques contre son revenu, au prix de centaines de milliers de licenciements, au prix de deux millions de chômeurs ? Car le pouvoir sait pertinemment que la violence autonome n’est que la pointe de l’iceberg de la violence ouvrière… » (Le Monde et Libération du 18/01/79)
22 janvier 1979 : Procès des quatre de Saint-Lazare : Quatre ans de prison fermes pour Lionel et Vincent, trois ans fermes pour Patrick , trois ans dont un avec sursis pour Frédéric.
Lionel est alors élève en 1ère B dans le 93, les élèves de sa classe publieront ceci : « Nous, élèves ne partageant pas nécessairement toutes les opinions et actes de Lionel, protestons contre les présentations faites par la presse des événements… Sa participation aux évènements du 13 janvier reflète à sa façon le malaise de la jeunesse, son désarroi. Le chômage, un univers culturel fade, une école inadaptée… »

Patrick, étudiant en histoire à Tolbiac, écrivait des poèmes, l’un d’eux :

« A se rouler dans le fumier de leur décadence
A se vautrer dans leur médiocrité coagulée
A accepter la misère des humiliations, la brutalité
A accepter les engrenages horribles, le génocide quotidien
Nous sommes devenus des salauds serviles
Je me hais !
Nous traversons l’existence sous une averse de crachats
et je me hais ! …..
Il ne nous reste qu’à attiser accroupis de petits feux clandestins»

(Arfol- Editions Syros)

31 janvier 79 : un groupe de quatre jeunes hommes masqués entre à 21 H au domicile du juge Berger armé d’un pistolet et d’un poignard ligotent toutes les personnes présentent : le juge et sa femme, Marthe Coront-Ducluzeau, substitut à Bourges, François Billy, conseiller à la cour de cassation. Le groupe casse le mobilier, asperge de peinture les tableaux et emporte bijoux et 2300 F en liquide. Baptisé « Groupe autonome du 22 janvier », il communique : « cette action est la réponse au jugement des quatre de Saint-Lazare… L’Etat, par sa politique répressive, nous pousse inexorablement vers la lutte armée » (Le Monde du 02/02/79)
Deux jours plus tard, une quinzaine d’autonomes seront interpellés et mis hors de cause par la police, hormis deux personnes en possession d’affiches montrant Alain Peyrefitte barré d’une cible.
6 février 1979 : 227 parcmètres sont détruits par un « Groupe autonome pour une action radicale contre le capital » qui explique à l’AFP : « Nous voulons continuer notre combat contre la hausse des prix et pour la gratuité des transports… » (Le Matin du 7/02/79).

11 février 1979 : série d’attentats non revendiqués à Paris : un jerricane d’essence a complètement détruit le magasin de luxe « Aux produits du Gers » à Auteuil ; « L ‘Empire » appartenant à la SFP a reçu un cocktail molotov ainsi que l’hôtel Mercure avenue des Ternes ; au Louvre, « Les Glaneuses » de Millet ont été balafrées ainsi qu’un tableau de Théodore Rousseau. A Grenoble, les locaux de FR3 ont été saccagé après que le vigile ait été chloroformé et ligoté. (Libération du 12/02/79)
12 février 1979 : Après une manifestation devant le siège d’Usinor-Sacilor, des sidérurgistes de Denain ont bloqués une partie du périphérique et occupés la zone de fret de Roissy, des affrontements avec les CRS ont fait quinze blessés parmi ceux-ci, leurs véhicules endommagés. Deux CRS ont été pris en otage « afin d’obliger la police à relâcher deux des nôtres qu’ils ont interpellés » selon l’AFP.
18 février 1979 : « Les commissariats nous enferment, enfermons les commissariats » communiquent les joyeux maçons anonymes : les commissariats de la rue de Nantes et de la rue Clavel ainsi que la BNP, le Crédit Lyonnais ; les trésoreries de la rue de Flandres et de la rue Fessard dont les serrures ont été cimentées. « Développons l’offensive contre l’Etat, aujourd’hui le ciment, demain ? ». A Nancy, les locaux de l’ANPE ainsi que ceux de la Caisse des dépôts ont été incendiés (Libération du 19/02/79)
En province

18 février 1979, Sedan : des centaines de sidérurgistes et nouveaux chômeurs s’affrontent aux CRS, cassent le commissariat, l’armurerie, le centre des impôts, la permanence RPR. Jusqu’à 22H des barricades sont dressées dans le vieux Sedan. Sur 27 personnes interpellées, quatre seront déférés au Parquet sans pour autant que leur soit appliqués la loi anti-casseur. (Libération du 19/02/79).
20 février 1979, Rouen : la police charge le cortège de deux mille manifestants et grévistes de l’usine Kiwi qui se rendaient à la Préfecture.
22 février 1979 : incendie partiel des locaux de la perception rue du Sahel (12ème) revendiqué par un « comité d’auto défense sociale » « au moment ou nos quatre camarades vont comparaître en appel pour des broutilles qui leur ont valu de trois à quatre ans en première instance, les sidérurgistes en colère, saccagent, pillent et séquestrent sous l’œil inquiet mais passif du gouvernement, des partis et des syndicats… » (Le Monde du 23/02/79)

23 février 1979 : la peine de Gilles Colomb, militant autonome, a été doublée en appel, il a pris 30 mois ferme pour avoir lancé une grenade dépourvue de détonateur dans les locaux de la 5ème brigade territoriale la nuit de Noël 77 qui avait atterri dans un plat alors que les policiers réveillonnaient. Gilles Colomb a toujours nié les faits et personne ne l’a reconnu formellement. La presse parle du « tarif spécial autonome ».
Quant aux quatre de Saint-Lazare, ils voient leur peine réduite de moitié.

En province
24 février, Longwy : évacuation par les CRS d’un réémetteur de télévision occupé depuis trois jours par des sidérurgistes CFDT, pendant plusieurs heures des centaines de sidérurgistes assiège le commissariat. Le réémetteur est repris par des sidérurgistes d’une usine voisine .Des balles de 5,5 mm ont été tirées sur le commissariat.
27 février, Valenciennes : la chambre patronale est mise à sac par un millier de manifestants. (Le Monde du 27 et du 03/03/79).

23 mars 1979 : marche des sidérurgistes sur Paris. Au petit matin, spectaculaire descente de police dans les milieux autonomes (squatts et particuliers) afin de prévenir les troubles : 83 autonomes seront interrogés et gardés à vue jusqu’à minuit. Cela n’empêche pas les affrontements entre CRS, sidérurgistes et autonomes : bilan une centaine de policiers blessés durant les affrontements de l’après-midi et de la soirée, plusieurs magasins seront pillés, particulièrement à l’opéra. Plusieurs interpellations auront lieu : les sidérurgistes seront relâchés, les chômeurs, étudiants et autres précaires passeront en correctionnel.(France soir du 25/03/79). Jean Cau, journaliste à Paris-Match, fera le parallèle entre les émeutes du 23 mars et le premier raz de marée électorale de la gauche aux cantonales et municipales une semaine plus tard. Un inspecteur des Renseignement Généraux, infiltré au sein de la coordination autonome et dont le surnom était Casa parce qu’il était natif de Nice fit ses confessions au Nouvel Observateur (23/01/82) : (avec les évènements à Longwy) « Plusieurs d’entre eux se sont déplacés en Lorraine, où ils ont commencé un travail de contact, se sont battus dans les manifs, sont intervenus dans les assemblées syndicales, notamment à la CFDT où ils avaient une certaine influence …(au sujet du 23 mars) trois cents cocktails molotovs avaient été cachés dans une voiture en stationnement sur le parcours du cortège. Mais celui qui avait la clé de la voiture a été interpellé le matin même par l’opération préventive de la police qui a également empêché une autre intervention : des groupes de quatre ou cinq militants avaient été constitués. Ils devaient progresser au même rythme que le cortège, mais dans des rues parallèles à lui, et profiter de l’absence des forces de l’ordre, concentrées ailleurs, pour braquer toutes les boutiques qui se trouveraient sur le parcours… »
23 avril 1979 : deux mille autonomes et sympathisants se réunissent à la Mutualité pour faire le point annonçant une initiative pour le 1er mai (Le Matin du 24/04/79)

1er mai 1979 : «Nuit bleue autonome », la façade du CNPF est mitraillée à l’arme de guerre vers 20H (cette action spécifique sera revendiquée plus tard par « Action Directe », 1ère apparition du sigle : une poignée d’individus qui voulait être au sommet de La Lutte, on connaît la suite). Ensuite deux engins incendiaires étaient lancés contre un magasin et la permanence de l’UDF dans le 15ème. Vers 0H30 dans le 11ème étaient plastiqués : une agence EDF, deux commissariats ainsi qu’une annexe du ministère des finances (9ème) et la banque Rothschild (15ème); à la même heure une ANPE explosait à Boulogne-Billancourt, seize drapeaux étaient incendiés à la mairie de Villeneuve-Saint-Georges, la perception de Maisons-Alfort était entre autres plastiquée. A Toulouse, six attentats visant entre autres l’atelier de photocomposition du Figaro, la Société Générale et des installations de Creusot-Loire étaient en partie déjoués par la police (Le Monde du 03/05/79).
En province
1er mai 79, Longwy : toute la journée des militants CFDT et autres attaquent le commissariat où se sont réfugiés une centaine de CRS bloqués par un engin de transports de minerai. Profitant de la déclivité, pneu enflammés et fûts de bière vides s’amoncellent. La CGT contiendra ses troupes non loin de là dans un meeting de célébration du 1er mai (Libération du 02/05/79)
7 juin 79 : une dizaine d’autonomes saccagent et incendient des magasins de la rue de Passy, « en solidarité aux prisonniers politiques », infiltrés par la police, cinq seront arrêtés en flagrant délit. Ils seront condamnés de un à quatre ans de prison.
25 juin 79 : le local de « l’autonomie organisée » 3, rue du Buisson Saint-Louis est plastiquée, on trouvera sur un pan de mur le graffiti : « Mort aux Brigades Rouges et aux autonomes ».

18 septembre 79 : le militant gauchiste atypique Pierre Goldman est assassiné par le groupe « Honneur de la police ». Deux jours plus tard cinq mille manifestants d’extrême gauche défilent dans le 13ème arrondissement. Des groupes autonomes s’affrontent aux policiers en fin de manifestation. François Pain est arrêté dans le cadre du 23 mars, identifié sur une photo paru dans Minute le montrant en train de lancer un sac à main Lancel à l’opéra (Six mois de prison ferme)

15 mars 1980 : « Société nucléaire, société policière », deux mille autonomes et autonomistes bretons défilent à Paris contre le projet de la centrale nucléaire à Plogoff encadrés par des centaines de gardes mobiles à l’anglaise. Arrivée au carrefour des Gobelins, une trentaine de policiers des brigades d’intervention de la préfecture charge la tête du cortège sous une pluie de grenades lacrymogènes, le service d’ordre autonome repousse la charge et la manifestation se poursuit. La même scène se reproduira en fin de manifestation. Il n’y aura pas de saccage de magasins. (Libération du 17 /03/80)

19 mars 80 : une violente explosion détruit une agence EDF avenue d’Italie, provoquant d’importants dégâts aux immeubles environnant. Revendiqué par l’ARA (Action Révolutionnaire Autonome) : « Pour soutenir la lutte des habitants de Plogoff contre le nucléaire… » (Libération du 20/03/80)
12 avril 80 : une vingtaine d’autonomes sont arrêtés dans les squatts ou chez eux dans le cadre de l’enquête sur le holp-up de la BNP rue Lafayette, ou un policier et Lionel Lemare, militant autonome, ont trouvé la mort durant la fusillade.
9 mai 80 : plusieurs facultés françaises sont en grève pour l’abrogation du décret Imbert qui limite l’accès des étudiants étrangers aux études. La coordination nationale étudiante appelle à des « actions spectaculaires ». A Grenoble, les cinq accès au campus sont barricadés avec des voitures et des branches d’arbres pour protéger la faculté des incursions policières. A Jussieu, trois autobus aux pneu dégonflés barrent l’entrée du parvis, durant deux heures mille cinq cents étudiants lancent des pierres sur les CRS très nombreux, qui réplique avec des grenades lacrymogènes. A 20H, un canon à eau fait refluer les étudiants sur le parvis. Des autonomes lancent des pierres depuis les toits. Les CRS chargent en nombre le parvis, Alain Begrand, chômeur, trouvera la mort en fuyant et en traversant une verrière.
14 mai 80 : Manifestations dans les villes universitaires. Vingt mille personnes à Paris. Le ministre de l’intérieur revendique le droit d’intervenir sur les campus. De multiples incidents émaillent la manifestation. Le commissariat de Saint-Sulpice est attaqué par des dizaines d’autonomes. Ils seront cinq cents à s’affronter aux CRS place des Invalides, faire une barricade à Montparnasse avec des engins de chantier. Vers 20H, ils seront un millier à piller les magasins près de Jussieu. Durant les jours suivants, le quartier de Jussieu est en effervescence avec des heurts sporadiques avec la police omniprésente. Onze jeunes gens seront condamnés à quelques mois d’emprisonnements pour vols ou agressions contre des policiers (Le Matin et Libération du 15, 17 et 18/5/80) .
juin 1980 : nouvelle campagne antinucléaire, une série d’attentats symboliques visant diverses sociétés parisiennes sous-traitantes pour le nucléaire, à la veille du rassemblement à la centrale en construction de la Hague. Quatre militants autonomes seront arrêtés et resteront en prison jusqu’à l’amnistie des socialistes en 1981.
23 octobre 1980 : Après l’interdiction du groupe néo-nazi FANE, le ministre de l’intérieur Christian Bonnet confirme que trente policiers appartenaient à ce groupscule (La Depêche du Midi du 23/10/80)
Octobre 1980 : « l’autonomie organisée » reprend le journal écologiste la Gueule Ouverte qui devient Gueule, le magazine diffusé en kiosque deviendra quinzomadaire jusqu’en mai 81. Les ventes nationales oscilleront entre huit mille et douze mille exemplaires.

Mai 1981 : « l’autonomie organisée » présentera un candidat aux législatives dans le 3ème arrondissement parisien, Loïc Leguénédal, ancien président des « Amis de la Terre », sur une liste « Ecologie et associations ». Le projet était d’obtenir la gestion du « Palais des arts » (trois salles de cinéma, une salle de théâtre, des bureaux) inoccupé à l’époque. La liste obtiendra 4,5% des voix aux premier tour, pour le second tour, ils appelleront à voter pour le candidat de la gauche Dabbezie en échange d’un contrat de gestion du Palais des Arts avec deux millions de francs de budget annuel. Pour la première fois dans cette circonscription la gauche passait en tête avec 375 voix d’avance sur Dominatti, le candidat de la droite. Mais le dimanche du deuxième tour, un faux tract d’ « Ecologie et associations » était distribué et constaté par huissier (manœuvre des RG ou de Dominatti, on ne saura jamais). Cela servit de prétexte pour invalider l’élection, reportée comme d’autres début 1982, ou la droite remporta la mise …Le Palais des Arts est toujours inoccupé à ce jour .

Epilogue

«L’autonomie organisée » continuera particulièrement son action en publiant Cash, le journal des chômeurs et des précaires, jusqu’en 1988. Le thème principal du journal était d’obtenir un revenu garanti par l’Etat, avec ou sans travail, partant de l’idée que l’obtention d’un tel revenu égal au SMIC, entraînerait l’augmentation de tous les salaires. L’équipe de Cash participa aux discussions avec le PS qui déboucha sur le RMI tant contesté par tous …

Alain Dussort, le 24 octobre 2005

Début 1993, le jeune Makomé se fait descendre à bout portant par un policier dans le 18 ème arrondissement, il s’ensuit plusieurs soirs d’émeutes dans cet arrondisssement. France soir fait un article sur la réapparition du mouvement autonome organisé en citant les R.G.

Ensuite Pasqua cherche à redorer l’image de la police : ce sera fait avec Human bomb et la soi disant prise d’otage de la maternelle de Neuilly, où Sarko le héros devint le superpeople dans les medias et le populo …

Confession d’un infiltré des R.G.

Cette confession a été publié par le Nouvel Observateur en janvier 1981, bizarrement elle ne figure plus dans leurs archives du net.

Pendant deux ans et demi, d’octobre 1977 à avril 1980, un inspecteur des Renseignements généraux de la préfecture de police de Paris a vécu parmi les autonomes, en totale immersion dans ce milieu qu’il était chargé d’espionner. Durant toute cette période, ce fonctionnaire a renseigné fidèlement ses chefs, leur révélant les projets de manifestations et leurs parcours, les attaques commandos et, bientôt, les braquages en préparation. La police a ainsi su ce qui se préparait à l’occasion de la fameuse manifestation du 23 mars 1979, à l’issue de laquelle des dizaines de vitrines volèrent en éclats et autant de magasins furent pillés.
Pourtant, on laissa faire…

L’infiltration est une vieille recette policière.

Après Mai 68, elle fut pratiquée à grande échelle. Avec des fortunes diverses. Dix ans plus tard, la pratique était quelque peu tombée en désuétude, lorsque émergea le phénomène autonome, qui lui redonna vie.

C’est cette expérience qu’a racontée à Georges Marion un jeune inspecteur.

J’ai souvent le chic pour me mettre dans des situations délicates, voire inextricables. Mon entrée dans la police et ce qui s’est passé ensuite en est une belle illustration. C’est au cours de mon service militaire, par hasard, que je suis tombé sur un avis de concours : on recrutait des inspecteurs pour la police nationale. Un copain m’a dit : « Pourquoi pas ? » Et on a réussi le concours.

C’était aussi simple que cela ; ce qui, d’ailleurs, me faisait rigoler. Mais cela m’inquiétait aussi. Politiquement, j’étais de gauche, et je n’avais jamais envisagé d’être flic. Cela me culpabilisait même d’être sur le point de le devenir. Alors j’en ai parlé à des amis du même bord que moi, lesquels m’ont encouragé dans cette voie. Leur argument, qui était également le mien, était simple : pourquoi laisser la police à la droite ?

Voilà, c’est comme cela que tout est parti. Avec, pour me permettre de passer le concours, quelques jours de perm supplémentaires. Que pouvait-on vouloir de plus ?

J’étais encore à l’armée quand, en décembre 1975, j’ai reçu les résultats du concours. J’avais brillamment réussi, en très bonne position. Si j’avais eu encore des scrupules, c’est là qu’ils auraient dû se manifester. Mais mon bon classement au concours a levé les dernières hésitations : je deviendrais policier.

Quelques mois plus tard, mon service militaire terminé, je suis entré à l’école des inspecteurs à Cannes-Ecluse (Seine-et-Mame), pour y accomplir ma période de formation. Ma scolarité fut moins brillante que ma réussite au concours d’entrée. Si bien qu’à la sortie de l’école je n’étais pas dans les premiers, loin de là. Conséquence immédiate : il ne restait plus beaucoup de possibilités lorsque est arrivé mon tour de choisir mon affectation. Les postes offerts aux nouveaux inspecteurs sont, en effet, attribués dans l’ordre de classement au concours de sortie. Non seulement il y a des services plus recherchés que d’autres mais aussi des endroits plus courus. Ainsi, Paris, où la vie est difficile, les loyers élevés et l’éloignement familial important, n’est pas très demandé.

Quand j’ai dû choisir mon poste, il ne restait plus que quelques places à la Pi ou aux RG parisiens. Courir après les voyous, ce n’est pas spécialement mon trip. J’ai donc pris les RG. Nous étions au début de l’été 1977.

Lorsqu’un nouveau arrive aux RG, il fait le tour de toutes les sections qui composent ce service, pour se familiariser avec ses différentes activités. On passe ainsi dans les sections qui s’occupent des milieux politiques, on jette un coup d’oeil à la « sociale », qui suit les syndicats, on fait un petit tour aux « jeux », qui observent casinos et cercles.

Ce n’est qu’après que l’on reçoit son affectation définitive.

C’est au cours de ce stage que j’ai pour la première fois entendu parler d’une section particulière, appelée « section de la direction ». Comme son nom l’indique, cette structure était placée sous l’autorité immédiate du directeur des RG parisiens ou, à la rigueur, de son adjoint. C’est dire si elle était considérée comme importante. La section de la direction avait été créée tout de suite après Mai 68.

Elle était chargée de collecter le renseignement sur les milieux gauchistes. C’est le commissaire Philippe Massoni qui en avait eu l’idée. Quand je suis arrivé aux RG, Massoni avait déjà été promu au cabinet de Raymond Barre, où il était chargé des contacts avec les services secrets et aussi des « coups tordus ». Le commissaire Ruvira l’avait remplacé à la tête de la section.

Une rumeur courait aux RG : la section de la direction, c’est mieux. En quoi consistait ce mieux ?

Personne ne le savait exactement et, malgré cette flatteuse rumeur, les candidats ne se bousculaient pas pour y entrer. J’ai, un jour, laissé entendre que ce boulot m’intéressait. Je l’avais dit sans insister, sans que cela prête à conséquence. Du moins je le pensais. Un matin, Ruvira me convoque et me demande si ça me plairait d’aller en lac pour continuer mes études. Aux frais de l’administration, naturellement ; en contrepartie, je devrais donner régulièrement des renseignements sur les milieux politiques gauchistes, particulièrement actifs en fac. J’ai accepté.

Quelque temps plus tard, l’adjoint de Ruvira m’a, à son tour, reçu pour voir si j’étais capable de faire le boulot. Il s’agissait d’une sorte de test, d’une discussion qui a porté sur la politique, mes lectures, etc. Des sujets bateaux. Cela a duré en tout et pour tout un quart d’heure. A l’issue de cette « épreuve », j’ai été déclaré « bon pour le service ».

En juillet 1977, j’ai donc rejoint la section de la direction, en même temps que trois ou quatre autres nouveaux. A la rentrée universitaire suivante, je deviendrais « étudiant ». C’est sous ce nom que l’on nous désignait aux RG.

En octobre 1977, quatre nouveaux « étudiants » (dont moi) ont été affectés en fac, et deux anciens l’ont quittée. A cette époque-là, à Paris, je ne crois pas qu’on n’ait jamais été plus d’une douzaine à infiltrer l’extrême gauche.

On m’avait laissé le choix de l’organisation à infiltrer.

Suivant les événements, vous verrez bien où aller, m’avait on dit.

En attendant la rentrée, la « Maison » m’a fourni une piaule de couverture et une carte orange. Mais, contrairement aux nombreuses légendes qui courent à ce sujet, on ne m’a pas fourni de faux papiers. Ça peut sembler fou mais c’est ainsi. On m’avait expliqué que si je m’inscrivais en fac sous un faux nom, je ne pourrais pas revendiquer les diplômes que je pourrais être amené à décrocher. Donc pas de faux papiers. Je ne sais pas ce que valait cet argument assez bureaucratique mais, de toute façon, il me semblait évident que je n’allais pas passer d’examens.

La carte orange que j’ai aussi reçue ne comportait que deux zones. Pas de frais exagérés ! Elle remplaçait la carte de libre circulation que tous les flics reçoivent et que je ne pouvais, évidemment, pas utiliser si je ne voulais pas me faire repérer. Quant à la piaule qu’on m’a fournie, c’était, là aussi, de l’improvisation. Cette chambre était située dans l’appartement d’une vieille assez sympa. Je n’ai jamais su comment elle est arrivée dans ce circuit mais, plusieurs mois plus tard, par hasard, j’ai appris qu’avant moi elle avait déjà eu comme locataire un flic infiltré. A croire qu’elle bénéficiait d’un contrat d’exclusivité avec la préfecture de police. Bref, question sécurité, on aurait pu faire mieux. Mais, dans la police, protéger les petits soldats en mission périlleuse n’est pas toujours le souci essentiel.

En septembre 1977, à la rentrée universitaire, je me suis inscrit à la fac de Tolbiac. Et j’ai attendu une occasion propice. Elle n’a pas tardé. Quelques jours après mon arrivée en fac, j’ai assisté à ma première réunion, celle du comité Malville.

C’est mon divisionnaire qui m’y avait envoyé. Le divisionnaire, c’était mon contact ou, si l’on préfère, mon « officier traitant ». C’était un flic des RG, comme moi, un inspecteur divisionnaire chargé de m’aider si j’avais des problèmes dans ma mission. C’est aussi à lui que je communiquais les informations que je recueillais. Plus tard, quand j’ai commencé à craquer, il m’a été d’un grand secours.

Donc mon divisionnaire m’envoie à la réunion du comité Malville. Le comité vivait sur la lancée de la grande manifestation antinucléaire de l’été 1977 à Malville. Des milliers de manifestants s’étaient durement affrontés aux flics pour protester contre la construction d’un surgénérateur. Il y avait eu des gars arrêtés, un procès mémorable et un grand émoi dans l’opinion publique. Le comité Malville de Paris s’était réuni pour envisager la suite de la mobilisation. Mais, déjà, le mouvement commençait à s’essouffler et le comité battait de l’aile. La réunion a été plutôt tendue.

D’un côté, il y avait les écolos traditionnels, qui parlaient de continuer l’action sur les bases antinucléaires qui étaient les leurs. Et, en face, il y avait les « violents » : ceux pour qui le combat écologiste était une occasion parmi d’autres pour casser du flic. Au cours de la réunion, il y a eu clivage entre les deux tendances. Les « violents » ont appelé à une autre réunion, une semaine plus tard. C’est évidemment là que je suis allé. Pour mon boulot d’infiltration, c’est les gars qui apparaissaient comme les plus déterminés qu’il était intéressant de suivre.

Cette deuxième réunion s’est tenue dans un immeuble du 20e arrondissement. Tout un groupe de gars et de filles y vivaient en bande, squattérisant les logements vides promis à la démolition.. Après cette réunion, il y en a eu d’autres. Et d’autres encore. C’est comme cela que j’ai réussi à m’intégrer aux autonomes. Une infiltration classique, facilitée par le fait que mes « clients » ne prenaient quasiment aucune mesure de sécurité.

Ils étaient sympas, mes autonomes. Chaleureux, souvent intelligents, parfois complètement dingues, ils ne laissaient jamais indifférent. Aussi n’était-il pas si simple d’être à la fois flic et autonome. Je sais que tous les flics qui, comme moi, ont été introduits chez eux ont eu des difficultés à maîtriser une sorte de sympathie incontrôlée.

Les collègues qui venaient de milieux quasi fascisants ont connu le même phénomène. Psychologiquement, donc, c’était délicat. D’un autre côté, je suppose que nous n’aurions pas pu faire le boulot si nous avions été totalement indifférents. Il faut être attiré par les gens chez qui on s’infiltre, sinon… C’est évidemment cette contradiction qui pose des problèmes ensuite.

En ce qui me concerne, au début, je n’ai pas arrêté de me marrer. Je me souviens ainsi d’une journée de solidarité avec les prisonniers politiques en Allemagne. On avait décidé de faire deux attentats à l’explosif contre les locaux du Ps. Ces cibles symboliques avaient été choisies pour souligner la responsabilité du gouvernement social-démocrate allemand dans la mort des membres de la « bande à Baader ». Bon, la bombinette a pété, rien de bien grave, et l’attentat a été revendiqué par le « Groupe martyr Maurice Thorez et Jacques Duclos ». C’était le nom qu’on s’était choisi, pour rigoler. Par dérision. Malheureusement, cette fois-là, Libé n’a pas publié notre communiqué.

Autre raison pour laquelle ce travail d’infiltré me convenait bien : j’étais maître de mon temps.

Au début, certes, je téléphonais deux fois par jour à mon divisionnaire ; mais plus tard j’ai levé le pied. Je continuais à informer, bien sûr, mais j’avais pris le rythme, je savais expédier mon boulot en quelques jours et, le reste du temps, je voyais des gens, je discutais dans des cafés ou je préparais des « coups ». J’aimais ce que je faisais. C’était un jeu fantastique. Avec plaisir, j’étais tout simplement devenu un agent provocateur.

Entendons nous sur le terme : je n’étais pas à l’origine des actions violentes faites par les autonomes. Mais, parce que c’était le plus intéressant pour moi et pour mes chefs, je suivais les plus déterminés, calquant mes positions politiques sur les leurs. Ils étaient favorables à une action dure ? Je l’étais aussi.

J’ai ainsi suivi toutes les manifs qui, entre octobre 1977 et la fin de 1979, ont vu les autonomes opérer. Je venais à peine de m’infiltrer chez eux quand j’ai participé à la manifestation de Kalkar en RFA.

C’était une manif antinucléaire appelée par les écolos allemands.

De nombreux Français y sont allés, dans des dispositions diverses.

Pour les autonomes, le problème était toujours le même : manif offensive (c’est-à-dire violente) ou non ? Des discussions de ce type, j’en ai entendu des dizaines. Cette fois-là, comme souvent, on y est allés avec des casques. Pour faire comme les autres, j’avais acheté le mien que je me suis d’ailleurs fait confisquer à la frontière, quand notre car a été contrôlé par la police belge. A Kalkar, j’ai vu la police allemande évoluer avec des hélicoptères, des moyens de guerre fantastiques, jamais vus en France dans des manifestations de cette sorte. J’ai bien rigolé et je me suis fait des copains.

Après Kalkar, j’ai participé à toutes les manifs des autonomes. II y a eu la manif Baader au cours de laquelle on a cassé la vitrine de France-Soir, les manifs pour Croissant, d’autres encore. A chaque occasion, on cassait. J’ai jamais vu descendre autant de vitrines que durant ces mois.

J’ai aussi participé au mouvement des squatters : on forçait des logements vides dans les quartiers en rénovation et on s’y installait. Parfois, on nous en délogeait mais on revenait quelque temps plus tard. Un soir, dans l’un de ces appartements, on a reçu en grande pompe un journaliste. Il faisait une enquête sur les autonomes et tournait dans le milieu depuis quelque temps. On l’a invité à bouffer pour une discussion à bâtons rompus. Au menu, du saumon et du champagne fauchés la veille dans un supermarché. Spécialement pour l’occasion. Je me souviens de sa tête : il était un peu éberlué de l’ambiance, de ces victuailles. S’il avait su que, parmi ses interlocuteurs, il y avait un flic…

Et puis, alors que le mouvement commençait à s’essouffler, les braquages ont commencé. Ce n’est pas venu comme cela, du jour au lendemain.

Il fallait sans doute une certaine situation politique pour que quelques-uns en viennent à théoriser le hold-up comme une action de refus révolutionnaire. Il est vrai qu’il existait des références : les Italiens en avaient fait, de même que Baader et son groupe. Le culte du P38 et aussi, plus prosaïquement, le fait que beaucoup de ces gars n’avaient pas de revenus fixes devaient déboucher un jour ou l’autre sur ce genre d’actions.

Avant d’en arriver là, on était d’ailleurs passés par de petits délits : des vols à la tire, partir d’un restaurant sans payer ou alors payer avec un chéquier volé. Je me souviens qu’on a, un jour, décidé de voler un sac à main. C’était ma première fois. Un soir, place Maubert, on est tombé sur deux femmes et on leur a fauché leurs sacs. Je n’étais vraiment pas fier, mais c’est comme cela qu’on se procurait les chéquiers et les pièces d’identité qui permettaient de faire passer les chèques.

Quand le groupe où j’étais a commencé à parler de braquage, j’ai compris que je franchissais un pas de plus, que ça devenait délicat. Mais, curieusement, j’étais victime d’un dédoublement de ma personnalité. Autonome, j’étais assez excité par ce projet et, policier, je voulais faire l’affaire, c’est-à -dire arrêter les braqueurs. Encore fallait-il qu’ils passent à l’action.

Des projets de braquage, il y en a eu beaucoup. A un moment, autour de moi, on ne parlait que de ça. On élaborait des plans, beaucoup de plans. Heureusement, peu se sont réalisés. Des autonomes ont été tués dans ces affaires, abattus à la sortie de la banque par la police. J’en connaissais certains, des types bien.

Le groupe où j’étais a eu ses projets, lui aussi. L’un d’entre eux a même été assez poussé. J’avais, bien entendu, prévenu mes chefs de ce qui se préparait. Ils étaient plutôt embarrassés. Laisser accomplir un hold-up dont on connaît les auteurs peut, en effet, procurer un moyen de chantage qui permet, ensuite, de manipuler des gars « tenus ». Il y a eu plusieurs cas comme cela. Mais ça peut déboucher sur une fusillade incontrôlée dont on ne tire aucun bénéfice. Sans compter le risque qu’un jour on apprenne que la police était au courant du hold-up en préparation et n’est pas intervenue…
Et puis, il y a le dilemme classique en matière d’infiltration ou bien on procède à des arrestations, si possible en flagrant délit, et l’on risque de démasquer l’informateur alors qu’il faut plusieurs mois pour que son successeur devienne opérationnel ; ou bien on laisse faire, mais l’informateur est obligé, pour ne pas se démasquer, de participer au hold-up, ce qui n’est pas sans risque.

Bref, mes chefs ne savaient pas trop quelle attitude prendre.

Ils m’ont donné une consigne à la mesure de leur embarras : « Essayez de vous mouiller le moins possible dans ce coup là. » Et comme ils se rendaient compte que c’était plus facile à dire qu’à faire, ils ont envisagé, à un moment, de laisser faire le hold-up. Avec ma participation. Ils avaient même prévu, pour me protéger, de mettre aux alentours de la banque qui devait être attaquée un dispositif de protection. Lequel devait empêcher l’intervention éventuelle d’un autre service qui aurait pu être alerté par les témoins.

C’était vraiment pas triste, cette idée : des flics des RG protégeant, l’arme au poing, une équipe de braqueurs dans laquelle opère un collègue ! Heureusement, ce projet de hold-up ne s’est jamais réalisé. Au dernier moment, nous n’avons pas trouvé la bagnole adéquate. Sans cela, je montais au braquage…

En tant qu’autonome, j’ai évidemment participé à toutes les manifestations qui ont défrayé la chronique de ces dernières années, notamment à celle du 23 mars 1979.

La rentrée universitaire de 1978, sur laquelle les autonomes comptaient beaucoup, a été décevante. En fait, elle a même été plutôt plate, rien ne venant rompre le ronron quotidien. C’est en tout cas comme cela que notre groupe l’avait perçue. Dans une telle situation, il y a toujours des gens pour proposer une action choc, susceptible de « réveiller les masses ».

C’est dans cet état d’esprit qu’a été conçue la manif de Saint-Lazare : une sorte de raid dans le quartier des grands magasins, paradis de la marchandise alors que le chômage fait des ravages. Des dizaines de vitrines ont été cassées, il y a eu des arrestations mais, politiquement, l’action n’a pas été un succès. Très minoritaire chez les autonomes eux-mêmes, elle est restée largement incomprise. Je n’ai pas participé à cette manifestation, j’étais en vacances quand elle a eu lieu.

Les autonomes n’avaient vraiment pas la frite quand sont survenus les premiers incidents de Longwy. La restructuration de la sidérurgie lorraine mettait sur le pavé des milliers d’ouvriers, ce qui, naturellement, entraînait des manifs et, parfois, des affrontements. Les ouvriers se battaient le dos au mur et les manifs sont vite devenues très violentes.
Les autonomes y ont vu un signe politique : que la classe ouvrière lorraine renouait avec des traditions de lutte dure et que la violence faisait l’objet d’un large consensus.

C’était d’ailleurs exact, du moins parmi les sidérurgistes. Bref, les autonomes pensaient qu’ils pouvaient intervenir sur leurs objectifs propres, qu’ils étaient en mesure de radicaliser le mouvement. C’est ainsi que plusieurs d’entre eux se sont déplacés en Lorraine, où ils ont commencé un travail de contact, se sont battus dans les manifs, sont intervenus dans les assemblées syndicales, notamment à la CFDT, où ils avaient une certaine influence.

Quand la CGT a annoncé son intention d’organiser, le 23 mars 1979, une « montée » des sidérurgistes lorrains sur Paris, n’importe quel autonome de base savait qu’il y participerait et que ce serait violent. Et d’ailleurs, ils ont tout fait pour que ça le soit.

Chez les autonomes, la préparation de la manif a été fébrile. Tout le monde a préparé son casque et s’est apprêté à monter à l’assaut des flics et des vitrines. Des cocktails Molotov avaient été préparés. S’ils ont peu servi, c’est à cause d’un incident imprévu. Trois cents cocktails avaient été cachés dans une voiture en stationnement sur le parcours du cortège. Mais celui qui avait la clé de la voiture a été interpellé avec une centaine de ses camarades, le matin même de la manif, au cours d’une opération préventive déclenchée par la police. On n’a donc pas pu se servir des cocks.

Ces interpellations ont également empêché une autre intervention mise au point par les autonomes pour cette manif. Des groupes de quatre ou cinq militants avaient été constitués. Ils devaient progresser au même rythme que le cortège, mais dans des rues parallèles à lui, et profiter de l’absence des forces de l’ordre, concentrées ailleurs, pour braquer toutes les boutiques qui se trouveraient sur le parcours. Le projet était complètement fou – mais, chez les autonomes, on ne faisait pas toujours dans la retenue. Dans les semaines précédant la manif, mes chefs me sollicitaient sans arrêt. Ils voulaient tout savoir, demandaient le maximum de renseignements, exigeaient qu’on rapporte le moindre détail. Sur cette manif, c’est sûr, ils ont vraiment été informés. Et pourtant, sur le terrain, les forces de l’ordre sont apparues complètement dépassées, laissant opérer les casseurs en toute quiétude.
A-t-on organisé la pagaille en introduisant des groupes de provocateurs dans le défilé ? Je ne sais.

Personnellement, je n’étais pas sur le terrain car, comme mes « camarades », j’avais été interpellé le matin et j’ai passé la journée au dépôt. En revanche, je sais que si certains, au gouvernement ou dans la police, ont voulu que ça dégénère, il n’était pas besoin de faire appel à des spécialistes. Le cortège comptait suffisamment d’autonomes qui s’étaient préparés à la casse – et cela, la police le savait.
Sans compter les quelques sidérurgistes qui, eux aussi, pris par l’ambiance, ont mis la main à la pâte. Bref, si l’on voulait que ça pète, il suffisait de laisser faire.

Cela n’exclut évidemment pas une intervention extérieure ; mais, là-dessus, je n’ai pas d’informations précises.

Les photos parues dans la presse le lendemain m’ont quand même frappé. On y voyait un grand chauve courant de vitrine en vitrine. Certains ont cru reconnaître un agent du SDECE. Ce qui est sûr, c’est que ce type était inconnu des milieux autonomes et qu’il a agi sans que la police tente de l’intercepter. Plusieurs journalistes ont d’ailleurs noté cette bizarrerie.

Le lendemain de la manif, on s’est réunis à l’Ecole normale, rue d’Ulm. On était euphoriques. Tu penses, ça avait pété de partout, pas mal de sidérurgistes s’étaient joints à nous ; bref, le bilan était excellent et les perspectives s’annonçaient bonnes. En fait, la vague est vite retombée. Le ler Mai suivant, les autonomes ne se sont même pas déplacés pour participer au cortège des syndicats, comme les années précédentes. La seule chose qu’on ait faite, ce fut une petite « nuit bleue », durant laquelle quelques vitrines ont pété.

Comme je l’ai déjà dit, ce n’était pas facile d’être flic et autonome. Au bout d’un an, j’ai commencé à ressentir les premiers « malaises ».
Ça devait arriver : tu vis sans arrêt avec des mecs sympas d’un côté et, de l’autre, tu les balances. Résultat. t’es complètement écartelé, avec personne à qui en parler.

Bref, c’était pas commode. C’est à la fin de 1978, lors d’une manif pour le Larzac, que j’ai commencé à craquer.

C’est venu brusquement, sans que je sache pourquoi. La manif se terminait dans le 13e, près de la porte d’Italie. Il y a eu des incidents, comme d’habitude. Et là, soudain, j’ai commencé à flipper. C’était ma première crise. Après, j’en ai connu d’autres, de plus en plus rapprochées. Chaque fois que j’étais bien avec les autonomes, j’avais envie de leur dire que j’étais flic. Je devenais complètement fou.

Les collègues qui, comme moi, étaient infiltrés vivaient le même genre de truc. On a décidé de se réunir régulièrement, pour parler entre nous de tout ça. C’était évidemment imprudent du point de vue de la sécurité, mais personne ne nous en a fait le reproche. Nos chefs devaient plus ou moins sentir qu’on avait des problèmes. C’est sans doute pour cette raison que notre directeur, le patron des RG parisiens, nous a, un jour, invités à déjeuner. Il voulait nous parler, sans doute savoir jusqu’où on commençait à dérailler, nous montrer aussi qu’on n’était pas seuls, qu’on avait le service derrière nous. C’est tout à fait inhabituel qu’un directeur déjeune avec de simples inspecteurs.

Un jour, c’était en avril 1980, j’ai décidé de tout laisser tomber. Du jour au lendemain, j’ai voulu arrêter. J’ai senti que j’allais commencer à en savoir trop, que je devais cesser si je voulais m’en sortir.

Voici comment ça s’est passé.

L’une des discussions permanentes du mouvement autonome portait sur la question de l’organisation. Il y avait les partisans de l’inorganisation totale, ceux qui inclinaient pour une structure quasi militaire et, entre les deux, une large palette de positions différentes. On discutait constamment de ça. C’est ainsi qu’une cinquantaine de mecs ont décidé de construire une organisation compartimentée, composée de petits groupes de cinq militants. Et, bien sûr, je me suis retrouvé là-dedans.

On s’essayait à la clandestinité en fantasmant autour de la technique. On a donc commencé à travailler sur les récepteurs radio. L’idée, c’était de fabriquer un maximum de récepteurs pour écouter les flics et observer leurs manoeuvres sur le terrain. Lors d’une manif à propos de Plogoff, on a ainsi compris à quel point le mécanisme de mise en route des flics était lourd, combien leur charge était craintive dès qu’il y avait une résistance un peu soutenue, par exemple avec des cocks bien ajustés. Les autonomes étaient surpris et ravis de leur découverte. Ils avaient compris qu’avec de faibles moyens militaires, un peu d’astuce et de surprise, ils pouvaient faire très mal contre la police.

L’un de ces groupes a été plus loin dans la recherche technique et s’est essayé aux détonateurs à distance. Ce n’était plus exactement du bricolage innocent.

Pour moi, cette période a été particulièrement dure.

Je vivais vingt-quatre heures sur vingt-quatre au sein de mon groupe, entouré de mecs sympas. Il y avait notamment un braqueur avec lequel je me suis bien lié. Un type super. A force de vivre ensemble, forcément, on commençait à se connaître, à se raconter des histoires. Ainsi, il y avait dans le groupe des gars qui avaient milité avec ceux qui, quelque temps plus tard, formeraient Action directe. Ils n’arrêtaient pas de me faire des confidences sur eux, sur l’action armée, sur l’Italie et les groupes autonomes de là-bas. En écoutant tous ces bavardages, je ne savais plus très bien qui j’étais :
autonome, flic, ou rien.

Un jour, j’ai craqué. J’étais moralement fatigué, complètement déphasé. Je suis allé voir mon divisionnaire, qui a compris que je déraillais et m’a donné quinze jours de congé. En sortant de son bureau, je suis entré à la librairie de la FNAC. Je rêvais de partir en voyage. Je me suis retrouvé au rayon tourisme, feuilletant les guides. Il y en avait un sur Venise. Ça n’a pas raté : je l’ai volé et, naturellement, je me suis fait pincer à la sortie par les gardiens. Et là, le cirque a commencé.

L’un des vigiles m’a d’abord emmené dans une pièce retirée. Dedans, il y avait déjà un « client » qu’on était en train de bousculer. Aussi sec, je leur lance : « Arrêtez, vous n’êtes pas dans un commissariat ! » Les types se retournent vers moi, pas aimables, avec un air du genre : il est inconscient, le mec. L’un d’eux me lance : « Venez ici ! » Moi, je me marrais. Tranquillement, je sors une cigarette. Aussitôt, l’un des types lâche : « Ici, on ne fume pas. » Je me marrais de plus en plus. J’ai bien sûr refusé de leur donner mes papiers. Alors, en désespoir de cause, ils ontdû appeler les flics etje me suis retrouvé au commissariat. C’est là que j’ai lâché lemorceau « Mon nom est X, je suis inspecteur de police, vous me faites chier et j’ai envie de démissionner. »

La tête du collègue quand il a vu mes papiers ! Il n’a pu que répondre : « Ne fais pas le con. Ce n’est pas le moment de démissionner. Avec ton ancienneté, tu vas bientôt atteindre le troisième échelon. »

Après cet intermède burlesque, je me suis retrouvé à l’IGS. Les flics du commissariat avaient préféré m’y envoyer plutôt que de prendre la responsabilité de me relâcher. C’est là que mon chef de service est venu me récupérer. Ensuite, le directeur des RG a arrangé le coup et on a tout effacé. Moi, on m’a envoyé en vacances. J’en avais bien besoin. Nous étions fin avril 1980. Cette année là, j’ai pris six mois de vacances, à l’issue desquelles j’ai été muté dans un autre service.

Je n’ai jamais plus revu mes anciens copains autonomes.

Voir aussi :

  1. La guerre des Demoiselles en Ariège (1829-1872)